Par la terre et par la mer, des dizaines de milliers de migrants ont rejoint l'enclave espagnole de Ceuta, au Maroc, en quelques jours, une des plus graves crises migratoires jamais vues en Europe.
Ces images ont déclenché une montée au créneau de la droite et de l'extrême droite européenne autour des contrôles aux frontières de l'espace Schengen.
Environ 60 000 personnes sont entrées dans notre ville, a déclaré le président du gouvernement local de Ceuta, Juan Vivas, lors d'une conférence de presse vendredi, lui qui a également déploré la mort de 34 migrants.
Cela représente 70 % de la population de Ceuta. C'est comme si, en 24 heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol. Évidemment, c'est impossible d'absorber cette pression, a-t-il fait valoir.
Ouvrir en mode plein écranDix-huit personnes sont mortes noyées après avoir tenté un passage de la frontière par la mer.
Photo : AFP / ABDEL MAJID BZIOUAT
La crise des migrantsConsulter le dossier completSuivreSuivreSigne du chaos régnant à Ceuta, des hommes retraversaient vendredi la frontière en sens inverse pour rentrer au Maroc : Il y a trop de monde ici, tout est plein, a expliqué l'un d'eux à l'AFP.
PublicitéSelon le gouvernement espagnol, plus de 48 000 migrants – en très grande majorité des Marocains, et principalement des jeunes hommes – avaient déjà quitté l'enclave en fin d'après-midi.
Néanmoins, les habitants sont sous le choc.
À Castillejos, une ville du Maroc proche de Ceuta, Abdelhakim a raconté à l'AFP avoir parcouru 14 km à pied par les montagnes pour atteindre le territoire espagnol, où il n'a finalement pas réussi à entrer.
On nous a dit de passer par la mer. Mais je me suis retrouvé complètement submergé et j'ai vu deux jeunes [...] mourir sous mes yeux, a-t-il expliqué, assurant être revenu en arrière en se rappelant qu'il a deux enfants.
Début du widget . Passer le widget ?Fin du widget . Retourner au début du widget ?Tous les magasins sont fermés, a fait savoir Miguel Angel Campana, un employé de voirie de Ceuta, qui dit n'avoir même pas pu acheter de pain. On fait attention aux balcons. Ils sont entrés dans trois maisons, en forçant les entrées, en demandant de l'eau et tout un tas de choses, a-t-il ajouté.
Publicité18 noyés
C'est catastrophique! Les commerces et le port sont fermés. Bien sûr, nous sommes avec eux, c'est vrai qu'ils souffrent énormément dans leur pays, mais ce ne sont pas des manières d'entrer. Nous avons nos enfants ici; j'ai peur pour eux, a indiqué un chauffeur de taxi de Ceuta, Mohamed, à l'AFP.
Venant de la ville marocaine de Fnideq, qui jouxte l'enclave espagnole, les migrants sont arrivés toute la nuit par la terre et la mer, et le flux continuait vendredi matin. Il s'agit majoritairement de jeunes hommes et d'adolescents, franchissant les hautes barrières de barbelés qui matérialisent la frontière, ou les contournant par la mer.
Ouvrir en mode plein écranDes migrants traversent à la nage la frontière espagnole de Ceuta.
Photo : Reuters / ATLAS
Parmi eux figuraient de jeunes hommes sachant à peine nager, avec des bouées, en pleine nuit. Au total, 18 se sont noyés, selon une source policière.
Ceuta, petit territoire de 84 000 habitants situé à la pointe nord du Maroc, bordant le détroit de Gibraltar, forme l'une des deux frontières terrestres entre l'Afrique et l'Europe (avec l'autre enclave espagnole de Melilla).
Vendredi, des milliers de jeunes migrants étaient réunis sur les plages, certains se réchauffant autour de feux, d'autres dormant, sous le regard des forces de l'ordre, en grand nombre.
Des rumeurs d'ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta, propagées sur les réseaux sociaux, ont provoqué cette ruée, selon des témoignages recueillis par l'AFP.
Manifestation devant l'ambassade Maroc à Madrid
À Madrid, plusieurs centaines de manifestants antimigrants, pour beaucoup vêtus de noir, se sont rassemblés vendredi soir devant l'ambassade du Maroc à Madrid pour dénoncer l'invasion migratoire à Ceuta, scandant des slogans comme L'Espagne, chrétienne et pas musulmane!
D'autres brandissaient une grande banderole Remigration, le retour des personnes immigrées vers leur pays d'origine, un concept promu par de nombreuses formations d'extrême droite en Europe.
À Ceuta, des centaines d'habitants de l'enclave ont manifesté devant l'hôtel de ville, criant : Ceuta unie ne sera jamais vaincue!, et certains proféraient des insultes contre le premier ministre socialiste espagnol.
Ouvrir en mode plein écranCertains migrants disent avoir entendu que la frontière était « ouverte ».
Photo : Reuters / Jon Nazca
Arrivé vendredi matin avec son ministre de l'Intérieur, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a évoqué une attaque, une violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne, et accusé des mafias d'être à l'origine de la rumeur d'ouverture de la frontière.
Le ministère espagnol de l'Intérieur a annoncé l'envoi immédiat de plusieurs dizaines de gardes civils et policiers, parmi lesquels huit plongeurs, ainsi qu'un bateau et des drones.
Suspension demandée de l'espace Schengen
Plusieurs pays européens ont fermement réagi à cette crise migratoire brutale, à commencer par l'Italie, qui a annoncé la fermeture de l'espace Schengen à l'Espagne.
Dès jeudi, Rome, soutenu par la Finlande et le Danemark, avait signifié son intention de suspendre l'accord de libre circulation avec l'Espagne.
Nous sommes en train de réunir les instances compétentes et [...] nous sommes prêts à agir, y compris par des mesures exceptionnelles [...] comme la suspension de l'espace Schengen avec l'Espagne, a affirmé la cheffe du gouvernement d'extrême droite italienne, Giorgia Meloni.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a demandé à l'Espagne de ne pas laisser les migrants en situation irrégulière accéder au continent européen, et au Maroc de reprendre immédiatement les migrants en situation irrégulière.
Qu'est-ce que l'espace Schengen?
C'est l'un des acquis les plus concrets de l'Union européenne; une zone de libre circulation où les contrôles aux frontières ont été abolis pour les voyageurs.
Ce vaste espace s'est construit très progressivement à partir de 1985. La première suppression effective des contrôles aux frontières a eu lieu en 1995, entre la Belgique, l'Allemagne, l'Espagne, la France, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Portugal.
Concrètement, à l'intérieur de cette zone, les citoyens de l'UE, comme les ressortissants de pays tiers, peuvent voyager librement sans subir de contrôles aux frontières.
Il est actuellement composé de 29 pays : tous les États membres de l'UE (à l'exception de Chypre et de l'Irlande), ainsi que l'Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse.
Qu'est-il possible de faire?
S'il n'est pas question d'exclure un pays de Schengen, il est en revanche possible pour un État membre de rétablir des contrôles exceptionnels et temporaires à ses frontières.
Les modalités sont détaillées au sein du code Schengen. Ces contrôles sont, par exemple, autorisés en cas de menace grave pour la sécurité intérieure ou l'ordre public.
Parmi les exemples cités : le terrorisme et la criminalité organisée ou les urgences de santé publique, du type COVID-19.
Les mouvements soudains, de grande ampleur et non autorisés, de ressortissants de pays tiers entre les États membres, sont également évoqués, dans le cas spécifique où ils pourraient mettre en péril le fonctionnement de l'espace sans contrôle aux frontières intérieures.
Cette proposition a aussitôt été qualifiée de démagogique par l'Espagne.
C'est une mesure prévue par les traités et qui est devenue aujourd'hui inévitable, a toutefois soutenu le ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, sur X.
L'intégrité de l'espace Schengen de libre circulation est absolument garantie, a quant à lui affirmé le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, la plupart des migrants entrés illégalement dans l'enclave espagnole de Ceuta étant retournés au Maroc.
Cette mesure est impossible à mettre en œuvre, car elle n'est pas envisagée dans les textes européens, selon Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit à l'université française de Lyon 3.
Ouvrir en mode plein écranL'arrivée jusqu'ici inexpliquée de ces migrants rappelle la crise migratoire de 2021.
Photo : Reuters / Fabian Bimmer
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a réclamé de mettre fin immédiatement aux traversées dangereuses. Il faut démanteler les réseaux de passeurs. Et les expulsions doivent être rapides, comme le permettent nos règles, a-t-elle déclaré.
La France et le Royaume-Uni se sont dits prêts à aider l'Espagne.
Pas le moment de se diviser
Paris a annoncé multiplier par cinq le nombre de policiers et de gendarmes samedi à la frontière franco-espagnole, portant leur nombre à 334.
Bruxelles a cependant indiqué vendredi n'avoir relevé aucun flux migratoire entre Ceuta et le continent européen.
Ce n'est pas le moment de se diviser. C'est le moment de continuer à construire une Union européenne forte et unie, a réclamé Pedro Sánchez sur le réseau social X.
À Washington, le président américain Donald Trump, qui a fait de la lutte contre l'immigration illégale une de ses priorités, a jugé que les images de l'enclave espagnole de Ceuta ressemblaient à une invasion d'un pays, accusant sur X l'Espagne de mener des efforts délibérés pour favoriser l'immigration clandestine.
Cette crise migratoire à Ceuta rappelle la précédente crise en 2021, lorsque des milliers de personnes avaient traversé la frontière à la faveur d'un assouplissement des contrôles par Rabat lors d'un différend diplomatique avec l'Espagne.
En mai 2021, plus de 10 000 migrants avaient atteint Ceuta depuis le Maroc en deux jours.
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